18
Sam, Aoû
22 New Articles

Libye: Qui sont ces deux hommes qui ont pris la Libye en otage ?

Libye: Qui sont ces deux hommes qui ont pris la Libye en otage ?

Les frères ennemis libyens, le chef du gouvernement reconnu par la communauté international basé à Tripoli Fayez al-Sarraj et l'homme fort de l'est Khalifa Haftar, n’ont pas encore réussi à fumer le calumet de la paix. Leur première rencontre le 25 juillet 2017 à Paris sous l'égide du président français Emmanuel Macron, pour se mettre d'accord autour d'un processus électoral, a accouché d’une souris. Peut-on s’attendre à quelque chose au sortir de la deuxième rencontre de Paris du 29 mai 2018 ?

Lors de la première rencontre dans la capitale française, les deux principaux rivaux s’étaient engagés à œuvrer conjointement pour sortir leur pays du chaos, appelant à un cessez-le-feu et à l'organisation rapide d'élections. Ce qui constituait déjà un progrès aux yeux des Français. Avant la rencontre, l'Elysée avait même dévoilé par erreur un communiqué révélant que les deux hommes s'engageaient à "un cessez-le-feu", et à des élections "dès que possible", dans la lignée de celles proposées par al-Sarraj pour mars 2018. Pour autant, l'affaire était loin d'être jouée. Pour cause, tout oppose les deux protagonistes. D'un côté, al-Sarraj, l'homme politique, qui ne doit sa position qu'à l'appui de la communauté internationale. De l'autre, Haftar, l'homme du terrain, qui jouit d'une vraie popularité dans une grande partie du pays.

L'homme des textes....

C'est son nom qui ressort lorsqu'on en vient à chercher un "chef" à l'Etat libyen: Fayez al-Sarraj, président du Conseil Présidentiel du Gouvernement d'Union National (GNA) et premier ministre, n'est pourtant arrivé que récemment sur la scène politique nationale, après avoir réussi dans le secteur public.

Si son père Mostafa a été l'un des pères fondateurs de la Libye indépendante en 1951, Fayez al-Sarraj n'a lui rejoint la politique qu'en juin 2014, en étant élu au Parlement. Ses vrais débuts politiques ont toutefois lieu en mars 2016, quand il arrive à Tripoli comme chef du GNA, avec une certaine audace et malgré l'opposition des autorités alors en place.

Pourtant, depuis cette démonstration de force, al-Sarraj peine à asseoir son autorité. Depuis presque deux ans, le principal succès de cet homme de 57 ans a été la reprise de Syrte aux jihadistes de Daech grâce à des forces ralliées au GNA. Un succès militaire qui cache mal plusieurs échecs, dont la perte de terminaux pétroliers au profit de forces pro-Haftar ou l'incapacité à alléger les difficultés

quotidiennes des Tripolitains. Preuve de son impopularité? Le 20 janvier 2017, un convoi transportant le premier ministre a été touché par des tirs à Tripoli, sans que l'on sache précisément s'il s'agissait de tirs ciblés ou d'affrontements entre milices rivales.

...contre l'homme de terre

Lui est un habitué du paysage politique libyen. En 1969, ce soldat formé dans l'ancienne Union soviétique participe au coup d'état qui porte Khadafi au pouvoir. Il le servira pendant de longues années, avant d'être brutalement lâché par l'ancien dictateur. Vingt ans d'exil aux Etats-Unis et il revient en Libye, où il participe à la révolution de 2011 contre son ancien dirigeant. Depuis, il n'a de cesse de tenter de s'imposer comme l'un des hommes forts du pays. Et il y a en partie réussi aujourd'hui. Comment? En renonçant à la capitale (et à la politique au sens législatif), pour se concentrer sur l'Est du pays et la lutte contre le terrorisme. Un choix stratégique, qui lui permettra de gagner l'estime des militaires, mais aussi de la population, et enfin de la communauté internationale.

En 2011, peu de temps après son retour à Benghazi, grande ville de l'est libyen, il est ainsi fait chef d'état-major par 150 officiers. En septembre 2016, il devient le premier maréchal de l'histoire de la Libye, grâce au Parlement élu de Tobrouk, reconnu par la communauté internationale. Mais son succès le plus notoire -et qui le remettra définitivement dans les bonnes grâces de la France- le général Haftar l'obtient le 6 juillet 2017 lorsqu'il annonce la "libération totale" de la ville de Benghazi des jihadistes, après plus de trois ans de combats meurtriers.

Après cette annonce, la communauté internationale salue "toutes les avancées dans la lutte contre le terrorisme, comme celles actuellement enregistrées par les forces du général Haftar contre les groupes terroristes présents à Benghazi". "Pour que ces succès soient durables, il faut qu'une armée libyenne régulière sous l'autorité du pouvoir civil puisse être constituée afin de contrôler l'ensemble du territoire libyen et ses frontières", ajoute alors la porte-parole de la diplomatie française, qui a affirmé en juillet dernier publiquement que le général Haftar "fait partie de la solution" en Libye. Et depuis lors, le général a gagné du terrain. Il a fait volte-face aux accords de Paris et veut aujourd’hui imposer son autorité sur tout le pays. C’est d’ailleurs lui qui a pris les engagements vis-à-vis de l’Union Africaine qui demandaient des comptes aux autorités libyennes face aux accusations de torture et vente des migrants africains par les réseaux maffieux qui ont pignon sur rue dans tout le pays.

Des objectifs communs, mais une absence de consensus

Le texte publié par erreur par l'Elysée avait à première vue l'air prometteur: un "nous" rassembleur, "un cessez-le-feu" qui marquerait la fin des affrontements entre milices rivales, des élections "dès que possible".... Tout semblait être gagné. Que nenni. L’unité de façade affichée à Paris n’était qu’un leurre. Mais les déclarations qui avaient suivi la rencontre à Abou Dhabi avaient laissé poindre une entente entre les hommes. Les deux adversaires affichaient alors un objectif commun: "Unifier les efforts pour lutter contre le terrorisme et mettre fin aux souffrances des Libyens". C'était également le but de l'accord de Skhirat, qui avait acté la désignation de Faeyz al-Sarraj comme Président du Conseil présidentiel. Or,

Khalifa Haftar, qui s'est auto-proclamé chef de l'Armée Nationale Libyenne (ANL) n'a jamais reconnu l'autorité de al-Sarraj, tout comme le parlement de Tobrouk qui a depuis toujours refusé de voter le confiance au président.

Les raisons d'une telle défiance? Officiellement, le gouvernement de Tobrouk reproche son "inefficacité" au GNA. Mais le vrai motif de discorde concerne surtout la place de l'armée dans la politique libyenne. Ou plutôt la place de Khalifa Haftar, qui entend bien jouer un rôle important dans la Libye à reconstruire. Les deux communiqués qui étaient ressortis de la rencontre en mai 2017 étaient particulièrement révélateurs. Celui de Faeyz al-Sarraj affirmait ainsi qu'un accord avec le maréchal Haftar avait été trouvé afin de "mettre en place une stratégie (...) pour former une armée libyenne unifiée" sous "une autorité civile". Le clan opposé affirmait que l'accent a été mis sur la nécessité "de permettre à l'institution militaire (loyale à Haftar) d'assurer pleinement son rôle dans la lutte contre le terrorisme".

"L'équilibre des forces sur le terrain a basculé en faveur d'Haftar: il a sécurisé plusieurs bases dans le sud du pays, a conquis la base stratégique d'Al Joufra dans le centre et pourrait se diriger vers Syrte (ouest) dans les prochaines semaines", résumait ainsi un spécialiste de la Libye à l’époque dans la capitale française. Mais nombre d'observateurs indépendants s'interrogent sur les ambitions et la volonté du chef de l'armée de se soumettre à une autorité civile. Car après les années Khadafi, le spectre du retour d'une dictature militaire plane toujours. Deux visions de la Libye font donc face depuis l’assassinat du Guide. Si la déclaration de Paris répétait qu'il n'y a pas de solution militaire possible pour la Libye, tout en reconnaissant la légitimité politique de Fayez al-Sarraj mais également militaire de Khalifa Haftar, il faut dire aujourd’hui que le véritable homme fort de l'armée libyenne ne se contente plus des mots.

Par Nouri JAMAI