24
Jeu, Mai
25 New Articles

Situation en Syrie, La troisième guerre mondiale a-t-elle commencé ? La réponse du Pr Jean Claude Shanda Tonme

Situation en Syrie, La troisième guerre mondiale a-t-elle commencé ? La réponse du Pr Jean Claude Shanda Tonme

Shanda Tonme, expert des questions internationales que l’on ne présente plus et auteur de nombreux ouvrages et de diverses publications de référence, entre autres Pensée Unique et diplomatie de guerre (2008), L’impossible paix mondiale (2011), Espoirs et désespoirs des nations (2013), Conflits d’éthiques et crises des relations internationales (2015), Réformer la Gouvernance mondiale (2017, réponds à nos questions.

Alors Shanda Tonme, y a-t-il des raisons de croire que la troisième guerre mondiale vient effectivement de commencer avec ce qui s’est passé en Syrie dans la nuit de vendredi à Samedi ?

Ecoutez, il importe de rappeler d’abord ce qui s’est passé avant toute spéculation, voire toute inquiétude.

Oui, dites-le nous, que s’est-il passé effectivement ?

Trois pays, les Etats Unis, la Grande Bretagne et la France, ont lancé une attaque coordonnée contre la Syrie, en utilisant des moyens aériens et des moyens navals et mettant en mouvement au moins cinq navires et une trentaine de chasseurs bombardiers. Ce sont au total 103 missiles qui ont été projetés sur des cibles dites militaires situées dans la capitale Damas et dans la ville de Homs.

Quelles sont les raisons de cette attaque ?

Déjà, il faut renseigner ceux qui auraient tendance à l’oublier, qu’une véritable partie de poker se joue en Syrie, et peut-être notre propre sort, le sort du reste de l’humanité. Après l’Irak et la Lybie, les Occidentaux avaient dans leurs plans de rééditer la même chose en Syrie, de façon à éliminer toute contestation de leurs visées géostratégiques au Proche Orient. Il se trouve simplement que la Russie a vite compris et s’est interposé, mettant en déroute les forces négatives crées de toute pièce avec le soutien des monarchies compromises du Golfe.

Oui, mais sur la décision aussi subite d’attaquer un pays toute de même souverain, qu’elle est la motivation première ?

Il est plutôt amusant, déconcertant également, de constater avec quelle imbécilité et quelle idiotie les peuples qui se fichent de notre gueule en nous traitant d’esclaves face à nos régimes autocratiques, contemplent sans mot dire, leurs dirigeants supposés élus démocratiquement et incarner des valeurs d’honnêteté et une certaine éthique sans reproche, les mener dans la bouillabaisse guerrière. Je vous renvoie au précédent irakien pour tout comprendre. On accusait Saddam Hussein de détenir des armes de destruction massive, et que c’est pour cela qu’il fallait éliminer son régime et lui-même. Vous connaissez la suite : mensonges ; excuses ; honte, honte et honte, car tout cela s’est révélé faux. Ils sont dans la même logique en Syrie.

Voulez-vous dire que les accusations d’usage des armes chimiques par la Syrie sont des affabulations ?

Il n’y a aucun doute à cela. Nous sommes à nouveau en présence d’un mensonge gros comme une imbécilité de gamins. Mais surtout, c’est une pure démonstration d’arrogance qui rappelle les pires moments de l’impérialisme comme je le soulignait déjà dans « Pensée unique et diplomatie de guerre ». Les pays occidentaux ne reculent devant rien, y compris l’ignominie, la calomnie et le mensonge pour atteindre leurs fins.

En somme c’est une autre manière d’entrer dans une guerre sans se déclarer partie ouvertement pour la confrontation ?

C’est un peu plus que cela, c’est ce que l’on appelle dans le langage polémologique, le coup de feu du vaincu. Se rendant compte que l’armée syrienne avec ses alliés Russes et Iraniens avaient battu leurs potentats sur le terrain, ces fameux groupes rebelles pompeusement appelé « armée syrienne libre », les Etats unis et leurs alliés ont inventé cette histoire d’armes chimiques. Comment croyez-vous raisonnablement que la Syrie ait fait ce que l’on lui reproche, alors qu’elle n’avait nullement besoin de ça en ce moment de la victoire. Connaissez-vous l’histoire du flic qui plante une arme dans votre maison ou de la drogue dans votre véhicule pour ensuite vous accuser et vous arrêter ? C’est exactement pareil.

Comment comprendre l’attitude de la Russie qui a laissé faire ?

Non, la Russie n’a jamais laissé faire. Il faut bien prendre en considération les enjeux dans leur globalité. Je vous ai parlé tantôt de poker crucial pour nous et pour le

reste de l’humanité. IL faut plutôt saluer le calme, la patience et le sens de responsabilité de Poutine. La Russie a alerté le monde sur les dangers et usé du langage de la dissuasion pour essayer de ramener les Occidentaux à la raison, mais hélas, avec le genre de président que l’on a Washington, il est impossible de parler dorénavant de raisonabilité et de responsabilité. La Russie dispose de moyens militaires colossaux qui lui permettaient de transformer cet épisode en guerre mondiale effectivement. Mais ce n’est pas le même genre de dirigeants qu’en France ou à Londres. A l’évidence, les Américains et leurs alliés savaient que Moscou ne sortirait pas ses grands moyens stratégiques pour si peu, c’est-à-dire le déploiement des SS 300, SS 400 voire SS 500, que personne d’autre qu’eux ne dispose. C’est ce qui s’est passé.

Mais ce que vous dites est grave ?

Pas du tout, il n’y avait pas et il n’y a jamais réellement eu péril en la demeure. Comme vous le voyez, la situation sur le terrain n’a pas changé et c’est cela la majesté des calculs de Poutine. La Syrie a reconquis les deux tiers de son territoire et réduit les groupes rebelles financés, entraînés, équipés et conseillés par les Etats Unis à la portion congrue. La dernière poche importante qui était la Gouta orientale autour de Damas, a été prise et les combattants ont rendu les armes honteusement. C’est la défaite de l’Occident en réalité. Alors, à quoi bon suivre un fou qui s’enfuit tout nu les mains en l’air ? Je vous rappelle que tous les pays de l’OTAN ont des soldats sur place en Syrie et c’est leur défaite qu’ils digèrent mal avec ce coup de feu fuyard.

Ne faut-il craindre un engrenage incontrôlé malgré tout ?

Non, parce que pour qu’il y ait engrenage, il faut que tous les protagonistes soient dans une logique de confrontation extrême et de psychologie négative. Je vous fais observer que ce n’est pas le cas. Dans ce jeu de poker, le calme et la sagesse est du côté de la Russie et de Poutine, n’en déplaise les tapages faits par les médias occidentaux et les balivernes que déversent leurs faux experts patentés. La guerre à grande échelle n’aura pas lieu, parce que Moscou ne tombera jamais dans le piège. Ce qui vient de se passer en Syrie est une démonstration éloquente. Je vous rappelle qu’en matière de missiles d’interception, Moscou a une avance considérable. Si Poutine avait voulu, aucun des avions ayant participé à l’attaque n’aurait rejoint sa base, de même que les navires impliqués auraient été pris pour cibles. Or une telle décision aurait précipité tous les protagonistes dans un cycle cette fois difficile à maîtriser, d’action-réaction-contre-action et contre-réaction.

Mais c’est ce que vous affirmez ?

Ecoutez, si vous avez bien suivi les déclarations de Thérésa May la première ministre britannique, du chef d’état-major américain et des français, ils ont tout fait pour éviter la confrontation avec Moscou. Ils ont répété qu’ils avaient indiqué la trajectoire et les objectifs, et ils ont souligné qu’ils avaient bien pris la précaution de ne pas approcher les bases de stationnement des soldats et des infrastructures militaires russes en Syrie. Cela s’appelle la coordination prudentielle sur le champ de bataille pour un damage control intégral.

Comment expliquez-vous la réaction de la Chine, de l’Iran et de la Turquie ?

D’abord, je vous signale que ces trois pays sont impliqués à des variantes diverses, dans la recomposition géopolitique et géostratégique autour de la Russie, et chacun pour des raisons propres, mais pour des intérêts spécifiques. IL existe une remise en cause généralisée de l’ordre occidental tel qu’il s’exprime après la chute du mur de Berlin. La Turquie est à la fois membre de l’OTAN dont allié des Etats unis, et partenaire stratégique de la Russie à un autre niveau. Elle a approuvé l’acte des trois alliés, mais reste ferme sur sa quête d’autonomie géostratégique à l’échelle régionale. La Turquie a des intérêts en Syrie et a conclu un pacte serré avec la Russie pour mater les Kurdes qui s’y trouvent en leur enlevant toute possibilité de nuisance. Elle est en train de réussir, contre la volonté de ses alliés de l’OTAN qui financent en partie ces mouvements kurdes par ailleurs imbriqués avec une franche des rebelles syriens potentats des USA.

Quant à la Chine, c’est une grande puissance dorénavant en embuscade pour assumer un leadership dont elle ne réunit pas encore les préalables militaires. Son action dans le long terme s’inscrit néanmoins dans la recomposition qui élimine l’ordre de la pensée unique et impériale euro-américaine. Enfin pour l’Iran, c’est à la fois le partenaire sûr, l’allié stratégique intégral et le fer de lance global dans la partie de Poker. IL est à la fois la gâchette vers les conservateurs arabes, la menace sûre contre Israël pour la sauvegarde des droits des Palestiniens, et le maître du soutien du monde islamique pour le frère Syrien, dont dans le peloton conduit par Moscou.

Une solution est-elle en vue pour ce conflit ?

Bien évidemment oui. Plusieurs paramètres permettent d’être positif. C’est clair, les occidentaux ont raté leur coup, ils ne pourront pas refaire le coup de l’Irak et de la Lybie. C’est déplorable que le jeune président français soit si naïf et ne comprend vraiment rien aux enjeux. Ensuite, la Russie de Poutine est devenue incontournable dans le jeu stratégique global, pas seulement dans cette région. Enfin, les principaux acteurs aux sommets des Etats occidentaux sont dans une sorte de merde qui ne les autorise pas à maintenir une situation de confrontation larvée indéfiniment. La guerre froide qu’ils entament et secrètent risquent d’avoir raison de leur équilibre politique en devenant des facteurs aggravants. Trump est dans un pétrin permanent ; Thérésa May va commencer bientôt à payer le prix du Brexit ; Macron ne pourra pas se sauver aussi facilement des mouvements de contestation qui grandissent de jour en jour.

En réalité, l’attaque de la Syrie participait aussi d’une distraction de l’opinion nationale et internationale. Il ne faut pas oublier que la situation dans les territoires occupés fait partie des enjeux et des emmerdes, et que l’on a bien réfléchi également de ce côté-là, pour éclipser le drame des Palestiniens qui tombent chaque jour près du mur de séparation.

Or à bien regarder, la seule personne qui ne redoute aucun ennui pour son pouvoir c’est Poutine, et c’est bien lui qui va rester le détenteur des cartes maîtresses. A Moscou on est certain que cela ne prendra même pas six mois avant que l’on commence à découvrir que les accusations contre la Syrie étaient fausses et sans fondements sérieux, et au mieux qu’il s’est agi de fabrication grossière intentionnelle pour d’autres fins inavouées. La Russie est certaine de gagner la guerre de l’information et de la vérité à long terme, et ce sera comme pour l’Irak, où l’on a entendu Madame Clinton regretter d’avoir voté pour la guerre contre l’Irak lorsqu’elle était sénatrice.

Quelle leçon tirer de tout cela, par exemple sur l’ONU ?

Vous faites bien de le dire, parce que comme pour l’Irak, le Conseil de sécurité s’était opposé à l’aventure, mais les Etats unis et leurs alliés, avaient envahi ce pays. On connaît la suite : près d’un demi-million d’Irakiens tués, plus d’un million en exil, près de cinq mille soldats américains tués, et un pays jadis prospère qui tombe en ruine. Les Etats Unis font à leur tête, quand ils veulent et comme ils veulent. Le Conseil de sécurité est tout sauf un frein aux ambitions des grandes puissances. La longue histoire des nations unies en témoigne.

Que dites-vous finalement des armes chimiques ?

Bien qu’il existe une organisation internationale pour le contrôle et la prohibition de ces types d’armes, ce n’est un secret pour personne que tous les pays en disposent, et de plus en plus perfectionné. Par ailleurs, il est surprenant que les Etats unis crient tant à propos de ces armes et se placent en moralisateurs. Je vous rappelle que les Etats unis sont la seule nation à ce jour, à avoir usé et abusé de ces armes. En effet les Etats unis ont déversé plus de trois cent mille tonnes (300.000) d’armes chimiques sur le Vietnam au moment de la guerre de 1968 à 1973. Il en va de même pour les armes nucléaires. Les Etats unis sont le seul pays à avoir utilisé effectivement l’arme atomique contre un peuple de façon consciente, en lançant les bombes sur Nagasaki et Hiroshima, et ce alors que la guerre était déjà pratiquement terminée.

De quel côté se trouve la violation du droit international selon vous ?

On est toujours amusé de constater que les esclavagistes, les colonialistes et les impérialistes d’hier, cet Occident dont Aimé Césaire dit « qu’il est comptable du plus haut tas de cadavre de l’histoire » continue de prétendre représenter le droit international et servir la noble cause de la justice universelle. Il y a là véritablement des lignes de folie à peine soutenables. Ces gens n’ont pas changé de langage ni de repères dans les rapports avec le reste du monde depuis plusieurs siècles. Ils sont les inventeurs de tous les génocides, de tous les crimes sales, de toutes les tricheries et de toutes les exploitations de l’homme par l’homme, et ils clament leur foi en un droit international dont ils sont seuls les bénéficiaires, les interprètes et les décrypteurs. Ce n’est pas sur le territoire de la France, mais en Algérie que les premiers essais nucléaires français eurent lieu. Ce n’est pas sur le territoire de la France, mais loin dans une terre perdue au milieu des océans où habitent leurs derniers esclaves pris en otage, que leurs fusées sont lancées. Qui sait mieux que les dirigeants américains, comment on piétine le droit international ?

Déjà lors de l’assassinat de Saddam Hussein et de ses deux fils, ces voleurs d’honneurs et de vérités, disaient agir au nom d’un droit international quelconque, tantôt pour défendre leurs intérêts nationaux, et tantôt au nom de la communauté internationale et de la morale internationale. C’est encore plus triste d’écouter des journalistes occidentaux reprendre ces thèses sales et bêtes. Il y’a de quoi s’interroger sur leur équilibre mental.

Comment expliquez-vous qu’il y ait une telle unanimité de l’Union européenne ?

Ne vous y trompez point, c’est une unanimité de pure façade. L’embêtant c’est tout de même qu’au moment où il y a un presque fou à la Maison Blanche, l’Europe donne l’impression de s’agenouiller et de marcher à la baguette. On regrette bien des dirigeants de la trempe de Chirac qui envoya les Américains chier en 2003 lors du débat sur l’Irak. Macron c’est le nouveau carré de la petitesse française et de la subordination de la politique étrangère française. Or avec le rôle et la place de Paris, l’Europe ne peut que plier la queue. Mais c’est une situation qui ne va pas durer. Il va être difficile de continuer dans cette obéissance aveugle à Washington comme je l’ai déjà souligné.

Voici trois pays qui se lèvent et disent qu’ils sont « Communauté internationale », et troublent la paix, menacent la sécurité internationale et sèment la guerre. La légitimité serait de leur côté, et à tel point que de prétendus professeurs de chez eux interrogés, se mettent à bégayer sur oui ou non ce qu’ils disent, clament et soutiennent est sensé, vrai, légal. On avait déjà entendu les Berlusconi et autre Bush déclarer en 2001 après les attentats de New York, qu’ils seraient les civilisés et des autres des barbares. C’est ancré dans leur cerveau, inné dans leur coutumes et traditions colonialistes et impérialistes. C’est une véritable maladie incurable, mais le monde qui avance et change, ne tardera pas à leur opposer un cinglant démenti bientôt./.

Shanda Tonme, merci.

Entretien publié dans le quotidien « Le Messager » paraissant à Douala, le 16 Avril 2018