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DOSSIER, Afrique: Peau claire à tous prix

DOSSIER, Afrique: Peau claire à tous prix

 

Pour beaucoup en Afrique, avoir la peau claire est un canon de beauté. Résultat, des nombreuses femmes et hommes du continent, au sud du Sahara, s’adonnent à la dépigmentation malgré les risques pour la santé. ‘’ Xeesal’’ au Sénégal, ‘’Tcha-tcho’’ au Mali, ‘’Tcha’’ en Côte d’Ivoire, ‘’Ambi’’ au Gabon, ‘’Akonti’’ au Togo, ‘’Dorot’’ au Niger ou encore ‘’Maquillage’’ au Congo et au Cameroun... sont des appellations qui en disent long sur ce phénomène.

Il n’est pas exagéré de dire que l’éclaircissement de la peau connaît un essor inquiétant sur le continent. Une pratique ancrée dans les mentalités depuis le XVIIe siècle avec la colonisation. En ce temps, la peau noire était perçue comme une malédiction. Et depuis lors, les mentalités n’ont pas beaucoup évolué à ce sujet. Dans le but de les dominer, les colons ont inculqué aux Noirs le complexe de la peau claire. Cette idée reçue est, loin s’en faut, la cause de la dépigmentation. Nous avons voulu en savoir plus sur l’ampleur du phénomène à travers le continent. Nos reporters sont allés toucher du doigt la réalité sur le terrain dans différents pays. Choses vues et entendues, voici notre dossier.

La dépigmentation : une réalité à la peau dure

La  première image du voyageur qui débarque à Dakar par l’aéroport Léopold Sédar Senghor, en ce mois de juillet 2015, est ce panneau publicitaire qui vante les mérites du Xeesal (dépigmentation en wolof, langue la plus parlée du pays) en faisant la promotion de ce nouveau produit qui éclaircit la peau en quinze jours. En parcourant la capitale sénégalaise, on ne dénombre pas moins de 100 panneaux publicitaires de ce type. Des sources bien introduites, le coût de la production et de l’affichage  de ces panneaux est de 5.000.000 de francs CFA soit l’équivalent de la somme dépensée pour effectuer 100 séances d’Information-Education-Communication (IEC) sur les méfaits de la dépigmentation artificielle.

Effet rapide

Le nouveau produit qui a fait son apparition sur les panneaux publicitaires de la capitale sénégalaise s’appelle le ‘’Khess Petch’’. Ce produit, selon les spécialistes, a des propriétés décapantes. Sa particularité résiderait dans la rapidité de ses effets: un éclaircissement de la peau en 15 jours. Rien d’étonnant puisqu’il s’agit d’un corticoïde de forte activité: le propionate de Clobetasol. Or, cette substance est un médicament utilisé couramment en dermatologie pour le traitement de nombreuses dermatoses aiguës ou chroniques et comme tout médicament ne devrait être dispensé que sur prescription médicale! Un tube de Khess Petch de 50g coûte 1.000 francs CFA soit 1,5 euro dans une boutique spécialisée en cosmétiques au marché de Yoff, un quartier de Dakar. L’équivalent de ce même produit est vendu en officine en tube de 30g au prix de 3.700 francs CFA (5,71 euros).
L'ordre des pharmaciens et de médecins qui devrait s’offusquer que le boutiquier du coin exerce leur métier en toute illégalité est resté calme comme une carpe. Le ministère de la Santé ne fait pas mieux. Son autorité est rudement malmenée par toutes ces publicités mensongères  sur des produits sanitaires. Les consommatrices, elles, ne boudent pas leur plaisir. Surtout qu’une nouvelle gamme est venue s’ajouter à la longue liste de cosmétiques décapants commercialisés sur le marché sénégalais: Vit Fée, L’Abidjanaise, Euro. Qui, selon les spécialistes, sont tous fabriqués à base de corticoïdes.

Des poisons sur la peau

A force de vouloir entrer dans les canons de beauté des Occidentaux, certaines femmes africaines n’hésitent plus d’utiliser des produits très dangereux. Ainsi, par exemple, l’eau de javel est mélangée à des laits de corps pour accélérer le processus. L'hydroquinone et ses dérivés sous forme de lait, crème, savon sont aussi très prisés. Alors que la dose pour un usage médical ne doit pas dépasser 2%, certains produits contiennent jusqu’à 22% d'hydroquinone. D'autres personnes se font même faire des injections, imitant ainsi Michael Jackson. Les zones difficiles à éclaircir (le coude, les mains, les jointures des pieds et des mains, le cou, le dos) nécessitent des produits plus agressifs comme l’eau oxygénée. Des produits servant, en médecine, à traiter des cas graves d’allergies ou des chocs hémorragiques sont abusivement utilisés car ayant des fonctions éclaircissantes.

Ces méthodes radicales ont des conséquences graves pour la santé. Les acnés, les brûlures, les mycoses et les eczémas ne sont que de simples problèmes comparés aux cancers de la peau. Certaines victimes souffrent de cicatrisations difficiles et voient leur peau décliner en plusieurs teintes au gré des agressions solaires. Une peau fragile qui rend difficile une intervention chirurgicale au cas où la personne a un problème de santé. En outre, les produits utilisés peuvent causer hypertension, diabète, problèmes osseux et même cécité. Selon une étude réalisée en 2004 par une équipe de dermatologues à Bobo-Dioulasso, au Burkina Faso, sur 100 femmes, 50 utilisent des produits dépigmentant. Le phénomène est le troisième problème de santé publique au pays de Thomas Sankara. Oumou Dembélé, une Ivoirienne, raconte sa mésaventure: «Je suis diabétique et je m’éclaircissais la peau. Je ne croyais pas que les produits que j’utilisais avaient une conséquence sur ma maladie. J’en abusais pour être la plus claire du quartier. Un jour, je me suis blessée à la jambe. On a dû m’amputer parce que ma peau ne pouvait pas se cicatriser. Cela a été une épreuve dure mais je me dis que je l’ai bien cherché. Car je n’ai pas écouté les conseils des médecins.»

Le continent peine à s’armer juridiquement

Si La dépigmentation est interdite aux élèves des cours primaire et secondaire dans un pays comme le Sénégal par exemple, rien malheureusement n’est encore fait contre la vente des produits à base d’hydroquinone dans le pays. En 2000, les spécialistes sénégalais de la peau ont appelé le gouvernement à interdire l’importation des crèmes éclaircissantes en provenance de Grande-Bretagne, des Etats-Unis, du Nigeria, du Pakistan. Mais ces produits sont toujours présents sur le marché. Alioune Cissé est un vendeur de produits cosmétiques. Il fait de bonnes affaires avec la vente des produits dépigmentant dans la banlieue dakaroise. Le vendeur ne cache pas son plaisir:
«J’entretiens ma famille restée au village avec les revenus que je tire de la vente de ces produits. Des femmes et certains hommes originaires des pays de la sous-région achètent ces produits. Il y en a même qui s’endettent pour avoir la peau claire. C’est vraiment un bon créneau de vente.»

Des sommes folles

Beaucoup de femmes sénégalaises dépensent une fortune pour ces produits dont le prix ne cesse de grimper. Coumba, une jeune ménagère sénégalaise, s’adonne à la dépigmentation de la peau. Elle avoue dépenser près de 35.000 francs CFA (53 euros) par mois pour s'acheter ces produits en provenance des Etats-Unis. D’autres font des mélanges aussi chers que dangereux pour avoir un teint clair en peu de temps. Ndémé déclare s’éclaircir la peau pour rivaliser avec sa coépouse qui a un teint plus clair. «Mon mari a épousé une femme peuhle, plus claire que moi. Je me dépigmente pour qu’il sache qu’elle n’a pas le monopole de la beauté », assure-t-elle.

« Ma copine sentait mauvais »

Fatou Bintou, une ménagère, ayant arrêté de se dépigmenter depuis six mois, trouve que c’est une perte de temps et d’argent: «Je passais plus de 45 minutes pour m’enduire tout le corps de crème. Je dépensais 30.000 francs CFA [45 euros] le mois maintenant je ne dépense que 12.000 francs [18 euros] pour un lait de corps. Je ne regrette pas d’avoir arrêté.» D'ailleurs, de plus en plus de jeunes Africains préfèrent se tourner vers les femmes qui ont su préserver leur teint naturel. Salifou, un étudiant burkinabè, trouve que les femmes qui s’éclaircissent la peau sentent mauvais. «J’avais une copine qui faisait le Xessal. Elle avait une drôle d’odeur à cause des produits qu’elle utilisait. J’ai été obligé de rompre avec elle à cause de ça», témoigne-t-il. Chérif, un journaliste sénégalais, n’en pense pas moins. Pour lui, il est hors de question que sa femme s’adonne à ces pratiques.