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Crise des refugiés: L’insoutenable calvaire des migrants en France

Crise des refugiés: L’insoutenable calvaire des migrants en France

A la différence de l’Ouganda ou du Kenya où les réfugiés sont accueillis avec enthousiasme, en France ils ne parviennent même plus à accéder à un centre de premier accueil. Ici les migrants dorment dans la rue, à quelques mètres de la circulation. Insoutenable.

Beaucoup d’associations françaises qui s’occupent des migrants et réfugiés –dépitées - l’affirment : ce n’est plus une crise migratoire, mais une crise de l’accueil. Dans le nord de Paris par exemple, le centre d’accueil des réfugiés, situé Porte-de la Chapelle, était déjà débordé en juin. Faute de place, près de 500 migrants ont campé dans la rue. Des duvets sur des cartons, le ciel obstrué par le béton, des échangeurs du périphérique, des centaines de migrants dormaient jour et nuit à l’entrée de la capitale française, à quelques dizaines de mètres seulement du centre humanitaire de la Porte de la Chapelle, le Centre de premier accueil (CPA). « En fait, ce sont des camps de fortune qui s’installent parce que là, clairement ils sont à 150 mètres de la prise en charge, expliquait alors Antoine Bazin, coordinateur de l’association Utopia 56. Donc ça veut dire l’arrêt de la galère, ça veut dire l’arrêt de la rue. Sauf que les conditions font qu’aujourd’hui, c’est très compliquées de rentrer dans le centre, par manque de place. »

Sous les couvertures, les silhouettes ouvrent un œil au passage des bénévoles, armés de pelles et de balais, pour aussitôt le refermer sur leurs rêves sans étoiles. Tiphaine, 24 ans, de l’association Utopia 56 : « Là on nettoie parce qu’ils n’ont pas de sacs poubelle. Ils n’ont pas de matériel pour nettoyer eux-mêmes. Et comme vous pouvez le voir, ils viennent nous aider. C’est aussi nous qui gérons les accompagnements hôpitaux. Donc aujourd’hui, on a six bénévoles qui sont à l’hôpital avec une quinzaine de réfugiés. » Et les problèmes sont nombreux chez les migrants : « Des vomissements. La gale. La gale, c’est le plus courant. »

« C’est pire qu'en Afghanistan »

Fin de la route migratoire pour ces primo-arrivants. Parmi les duvets réveillés, Mohammed dit venir du Soudan : « Ça fait 11 jours maintenant que je suis ici. Toujours on me dit qu’il n’y a pas de place. Il y a beaucoup de bruit, je ne peux pas bien dormir. C’est très compliqué. » Compliqué de dormir à quelques centimètres de la circulation parisienne. « Nous tombons malades, il y a les germes, les maladies », ajoute encore Aria et ses amis venus de Kaboul, qui ont amené avec eux la musique du pays. Et d’ajouter, « c’est pire que chez nous en Afghanistan ».

Les migrants ne rêvent que de l’Angleterre

« No asylum in France ! » (‘’Pas d’asile en France’’, ndlr), lance un réfugié à des fonctionnaires de l’immigration lors d’une maraude. Alors que l’Etat veut empêcher l’installation d’une nouvelle « Jungle » à Calais, des centaines de réfugiés s’y accrochent avec un rêve tenace: gagner l’Angleterre. Au pied d’imposants poteaux électriques, sur un terrain vague, une dizaine d’agents de l’Office français de l’immigration et de l’intégration (Ofii) en vestons rouges tente de convaincre des migrants de monter dans un bus en direction du nouveau centre d’accueil de Troisvaux, à 100 km de la côte d’Opale, en vue d’une demande d’asile. Ouvert il y a quelques semaines, ce centre du Pas-de-Calais a un atout qui semble intéresser certains: le traitement sous huit jours de leur situation administrative, assure le responsable de l’Ofii à Calais Jaoued Belmir. « Mais il est difficile de convaincre un migrant arrivé à 30 km de l’Angleterre d’abandonner son projet et de demander l’asile en France », reconnaît-il.
Par terre, un Erythréen d’à peine 16 ans lit attentivement un document de l’Ofii traduit en tigrina sur ce nouveau centre d’accueil. Il finit par le glisser dans sa poche: « Ca a l’air pas mal, mais je veux encore tenter ma chance pour l’Angleterre, je me laisse encore quelques mois ». Plus loin, Kazem, un jeune Afghan aux yeux verts, interpelle les maraudeurs de l’Ofii : « La police vient tous les jours nous gazer avec du spray qui pique les yeux alors qu’on veut juste dormir ! Pourquoi ils font ça ? Je ne demanderai jamais l’asile en France, on a trop de problèmes avec la police ».
Renforcement des maraudes, installation minimale de sanitaires après deux décisions de justice, ouverture de deux centres d’accueil en Hauts-de-France, présence importante de policiers… les autorités font tout pour éviter l’installation d’une nouvelle « Jungle » à Calais. Et pourtant, le nombre de migrants ne cesse d’augmenter selon les associations qui évaluent à plus de 700 le nombre de réfugiés à Calais, contre 450 pour la préfecture. Pour Jaoued Belmir, « le travail de conviction se fait sur le long terme, il faut déconstruire le mythe de l’Angleterre où travailler et circuler seraient plus facile, où la réunification familiale serait également facilitée et surtout où ne s’appliquerait pas le règlement Dublin », qui implique que les personnes ayant déjà laissé leurs empreintes dans un autre pays européen doivent théoriquement être renvoyées vers ce pays.

HRW dénonce les abus des policiers sur les migrants

Dans son dernier rapport, Human Rights Watch (HRW) a dénoncé les abus de la police française envers les migrants. Pour cause, voulant empêcher les migrants de s’installer près de Calais, la police asperge leur nourriture et leur couverture de spray de gaz au poivre. Le 23 juin dernier, le ministre de l’Intérieur Gérard Collomb, en visite à Calais, avait rendu hommage aux forces de l’ordre, qui travaillent avec « beaucoup d’humanité » dans des conditions « pas toujours faciles ». Des éloges qui ne correspondent pas à la réalité selon Human Rights Watch.

Usage de gaz de poivre, coups de pied, vol de couvertures, contrôles d’identité répétitifs… Neuf mois après la fermeture de la « jungle » de Calais, les violences policières sévissent encore à l’encontre des quelque 500 migrants errant à proximité de la ville. « C’est comme vivre en enfer », le rapport de l’ONG, publié le 26 juillet dernier, porte bien son nom. En se fondant sur 61 témoignages de migrants et d’une vingtaine de travailleurs sociaux, l’organisation humanitaire dénonce au cours de 47 pages les multiples violences commises par la police à l’égard des demandeurs d’asile vivant encore aux alentours de l’ancien camp. HRW signale également des « abus de pouvoir » des autorités locales, des « traitements inhumains et dégradants » ainsi qu’une « atteinte aux droits d’accès à l’eau et à la nourriture ».

Parmi ces maltraitances, une en particulier est pointée par l’ONG : l’utilisation fréquente de spray au poivre. Un Éthiopien de 17 ans raconte : « Ce matin, je dormais sous le pont. Les policiers sont arrivés. Ils nous ont aspergés le visage, les yeux, les vêtements, le sac de couchage, la nourriture. Il y avait beaucoup de gens endormis. La police a tout recouvert de gaz au poivre. » Un triste témoignage parmi tant d’autres. Selon l’ONG, une trentaine d’enfants sont régulièrement exposés à ce genre violences. Biniam T., jeune adolescent, rapporte à son tour : « S’ils nous trouvent quand nous dormons, ils nous aspergent de gaz puis ils prennent toutes nos affaires. Ils font ça tous les deux ou trois jours. Ils viennent et prennent nos couvertures. » Waysira, un Éthiopien ajoute : « Chaque jour, la police nous poursuit [...], ils nous donnent des coups de pied. C’est ça notre vie, tous les jours. »

HRW dénonce fermement ces brutalités. La présidente de l’ONG, Bénédicte Jeannerod, estime que ces conduites « visent à faire fuir les migrants et à les dissuader de se rendre à Calais ». Et l’ONG de rappeler : « Selon les normes internationales, la police ne doit avoir recours à la force que lorsque cela est inévitable, et alors uniquement avec modération, en proportion avec les circonstances, et dans un objectif légitime de maintien de l’ordre. » Le rapport note également un harcèlement des migrants via des contrôles d’identités répétitifs. Ce rapport accablant remet en cause la promesse du président Macron d’adopter une approche humaine à la question des réfugiés et des demandeurs d’asile. Début juillet, le gouvernement français avait pourtant annoncé « des initiatives visant à améliorer l’accès aux procédures de demande d’asile et à fournir des logements supplémentaires et d’autres aides aux demandeurs d’asile et aux enfants non accompagnés », avance l’ONG.
Afin de mettre fin à ce calvaire des migrants de Calais, l’ONG a exhorté le ministère de l’Intérieur et les autorités municipales à interdire immédiatement le recours au gaz au poivre et réclamé l’installation de points de distribution d’eau potable, de toilettes et de douches. La situation que vivent les refugiés dans un pays comme la France contraste avec les camps de Minawao au Cameroun, Dadaab au Kenya ou Bidibi en Ouganda où les réfugiés sont libres de circuler dans le pays comme ils l’entendent, peuvent travailler et se voient même, pour une partie d’entre eux, offrir un lopin de terre à cultiver.

Par Eric DUMERC